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Bizarrement, il n’est pas rare qu’on reproche à l’esthétique analytique d’ignorer le concept de beauté. C’est l’arbre goodmanien qui cache la forêt des nombreux philosophes analytiques qui, tout au contraire, attachent de l’importance, parfois considérable, à la beauté, comme, chacun à sa façon, M. Beardsley, M. Mothersill ou J. Levinson, par exemple. Nick Zangwill développe pour sa part une métaphysique de la beauté. Dans son livre, Zangwill défend principalement deux thèses. Premièrement, la beauté est une propriété réelle de certaines œuvres d’art et de certaines choses naturelles. Deuxièmement, « le mot “beauté” est la marque de l’esthétique » (p. 138).

Comme plusieurs philosophes avant lui (G. Currie, J. Levinson), Zangwill pense pouvoir justifier le réalisme esthétique (les propriétés esthétiques sont réelles) en utilisant la relation de survenance (une relation de dépendance et de co-variation, qui n’implique pas, au moins, sous certaines de ces formulations, la réductibilité des propriétés survenantes aux propriétés de base, physiques ou physico-phénoménales). Défendre cette thèse le conduit à une discussion critique de Hume, de certaines théories selon lesquelles le réalisme esthétique ne peut être maintenu au regard de l’importance, dans le langage esthétique, des métaphores (R. Scruton) et en général des multiples versions du relativisme esthétique. Pour le réaliste en esthétique, au moins selon Zangwill, s’ils sont vrais, les jugements esthétiques le sont en vertu de faits ou d’états de choses esthétiques, lesquels sont des entités structurées comprenant un objet ou un événement possédant une authentique propriété esthétique. Il rejette les critiques sociologiques (post-modernes, marxistes, féministes) et les formes de scepticisme ou d’historicisme esthétiques auxquelles elles conduisent souvent. Il est très utile de voir défendue de façon tonique cette position aux antipodes, de celle, relativiste, de G. Genette, par exemple. La question se pose cependant de savoir s’il n’existe pas des thèses intermédiaires, somme toute peut-être plus raisonnables et compatibles avec les intuitions les plus communes, entre la conception zangwilienne pour laquelle les propriétés esthétiques sont du même ordre que des propriétés biologiques ou chimiques (p. 207) et les conceptions les plus relativistes. Il reste qu’on accordera volontiers à N. Zangwill l’argument selon lequel on ne peut conclure de la diversité sociale des goûts à une conclusion historiciste et relativiste en matière de jugement esthétique.

Zangwill défend le formalisme esthétique sous une forme (qu’il dit) modérée pour laquelle au moins certaines des propriétés esthétiques d’une œuvre sont formelles, c’est-à-dire déterminées uniquement par des propriétés sensorielles ou physiques, des propriétés non esthétiques étroites, à la différence des propriétés larges qui supposent d’autres choses. Cette conception s’oppose aux différentes sortes de contextualisme récemment défendues par K. Walton ou J. Levinson, par exemple. Zangwill croit trouver dans la distinction kantienne entre beauté pure et beauté adhérente une préfiguration de la distinction entre des propriétés esthétiques formelles et d’autres qui ne le sont pas. Mais, justement, on serait presque tenté de dire que son insensibilité aux contextes lui joue vraiment un mauvais tour, car il paraît tout de même contestable d’embarquer Kant dans un projet farouchement réaliste en esthétique. Or, c’est un tel réalisme qui sous-tend fortement le formalisme de Zangwill. Kant, faut-il le rappeler, parle de l’effet esthétique produit sur nous par nos représentations et non de propriétés réelles possédées par les choses. Au reste, il n’est pas sûr que Zangwill ait besoin de la caution kantienne pour défendre une thèse formaliste. On sait maintenant, grâce à lui, qu’il existe une voie qui conduit de la métaphysique analytique à l’esthétisme. Quoi qu’il en soit des réticences que certains ne manqueront pas d’entretenir à l’égard à l’égard du projet général de Zangwill, pour peu qu’ils soient peu enclin au réalisme, et d’autres, réalistes convaincus, simplement envers certaines des thèses de Zangwill – celle de l’existence de propriétés esthétiques formelles, par exemple –, ce livre, qui reprend principalement des articles déjà parus, est une défense et illustration de très haute tenue d’une métaphysique analytique de la beauté. Il est écrit d’une façon claire et précise, comme il se doit. Les arguments de Zangwill en faveur d’une conception que la plupart des esthéticiens continentaux semblent simplement ignorer – un réalisme métaphysique esthétique pur et dur – sont souvent convaincants. Du moins, ils sont toujours exposés avec une impeccable rigueur.

Roger Pouivet