De par l’ampleur et la qualité de ses travaux, Allen Carlson peut légitimement être considéré comme celui qui a le plus contribué à faire de l’esthétique environnementale un domaine de recherche sérieux pour la philosophie. C’est d’autant plus vrai que l’intérêt des esthéticiens pour la nature a été pratiquement nul depuis près de deux siècles. Même au sein de la tradition analytique, qui a pourtant beaucoup fait pour renouveler les problématiques de l’esthétique depuis une cinquantaine d’années, l’esthétique philosophique a été quasiment réduite à la philosophie de l’art. Remédiant à cette lacune, Aesthetics and the Environment est un événement, car il rassemble la plupart des articles publiés par Carlson en vingt ans et contient également quelques textes inédits. Témoignant de la maturation du travail de Carlson, il peut donc déjà être lu comme une sorte de classique, tout en restant un pionnier du genre (notamment en France, où l’esthétique environnementale est encore très peu pratiquée). Le livre se compose de deux parties, chacune comptant sept chapitres : dans la première, l’auteur développe et défend, contre le subjectivisme et le relativisme fréquents dans ce domaine, une conception objectiviste en esthétique environnementale, qu’il baptise « modèle environnemental naturel » ; dans la seconde, il applique ce modèle à des questions environnementales qui ne relèvent plus seulement de la nature, comme les paysages agricoles, l’architecture urbaine ou encore les jardins japonais. C’est dans cette dernière partie qu’il s’intéresse aux problèmes spécifiques posés par l’art environnemental. L’intérêt du livre de Carlson est non seulement d’offrir une réflexion renouvelée et rigoureuse sur l’esthétique de la nature, mais également de mettre en valeur un objet d’appréciation esthétique largement délaissé par les philosophes et qui a pourtant une grande importance dans notre vie : l’environnement, qu’il soit naturel, artificiel ou intermédiaire.
Si l’idée que le subjectivisme et le relativisme ne sont pas les seules options possibles en art a été vigoureusement défendue par plusieurs philosophes (notamment et selon des approches différentes, par Nelson Goodman, Roger Pouivet, Kendall Walton, Nick Zangwill ou Eddy Zemach), l’idée selon laquelle il pourrait en aller de même pour l’appréciation esthétique de la nature semble beaucoup moins évidente. C’est pourtant le défi que tente de relever Carlson : montrer que certains jugements esthétiques portant sur la nature et les objets naturels sont appropriés, corrects et même vrais, tandis que d’autres sont inappropriés, incorrects ou tout simplement faux. Pour soutenir cette thèse, il tire les conséquences, pour l’environnement naturel, du contextualisme que Kendall Walton applique aux œuvres d’art. Walton défend l’idée qu’un jugement esthétique à propos d’une œuvre est vrai si ses propriétés phénoménales sont perçues en fonction des catégories adéquates. Ainsi, pour juger correctement des qualités esthétiques de Guernica, il importe de savoir que la bonne catégorie en fonction de laquelle ce tableau doit être apprécié est le cubisme et non, par exemple, l’expressionnisme. En fonction de cette catégorie, certaines jugements esthétiques à propos de Guernica sont vrais, d’autres faux : voilà assurément une forme d’objectivisme esthétique acceptable. Le problème est qu’il semble difficile de l’appliquer à l’appréciation esthétique de la nature. Pourquoi ? Parce que, contrairement aux œuvres d’art, la nature n’a en rien été conçue en fonction de catégories déterminées : c’est justement ce qui la distingue des objets artificiels. Nous avons tendance à penser que c’est nous qui projetons certains catégories culturelles sur la nature pour pouvoir l’apprécier esthétiquement (comme lorsque nous disons d’un paysage qu’il est « romantique »). La notion de catégorie correcte en art implique que l’on fasse référence aux intentions de l’auteur, réel ou impliqué, et à certains éléments culturels qui déterminent les anticipations adéquates permettant d’aborder l’œuvre. Ces éléments sont fournis par les historiens et les critiques d’art ; ils nous renseignent sur l’histoire de la production de l’œuvre. Or, concernant la nature, nous ne semblons pas disposer de telles ressources objectives. C’est la raison pour laquelle l’appréciation des qualités esthétiques de la nature relève en général de la projection d’anticipations artistiques. Le problème, selon Carlson, c’est que ce genre d’anticipations ne rend pas justice au genre d’objets auxquels on a affaire dans l’appréciation esthétique de la nature. Si, pour pouvoir apprécier correctement une œuvre d’art, on doit tenir compte de ce qu’elle est réellement (un tableau cubiste, par exemple), pourquoi n’en irait-il pas de même avec la nature ? Dans ce cas, c’est la science qui doit guider notre appréciation esthétique de la nature. Pour prétendre à la correction, cette dernière devra être informée par la biologie, la géologie ou encore la physique, et tenir compte de nos classifications en termes d’espèces naturelles. Ces classifications jouent le rôle de critères de nos jugements esthétiques à propos des objets naturels : nous devons, par exemple, juger de la délicatesse d’un éléphant en tant qu’éléphant ou d’un nuage en tant que nuage ; autrement dit, la correction du jugement esthétique dépend de la prise en compte de la nature de l’objet, révélée ici par les sciences naturelles, et non uniquement de ses formes, comme le voudrait le formalisme esthétique. Concernant l’environnement en tant que tel, notre appréciation devra également prendre en compte certaines caractéristiques propres de la perception de quelque chose en tant qu’environnement, notamment le fait qu’il se présente sans cadre limitatif précis et qu’il soit sans cesse changeant. Ces critères du jugement esthétique environnemental font que l’on ne peut apprécier correctement un paysage naturel sur la base de l’analogie ou de l’habitude du paysage peint, c’est-à-dire immobile et encadré. Carlson parvient donc à mettre en place, de façon convaincante, ce que l’on pourrait appeler une esthétique objectiviste naturaliste, tenant compte à la fois de notre façon ordinaire de parler des objets naturels et de ce qu’en dit notre meilleure théorie, incarnée par le dernier état d’avancement des sciences naturelles.
Certes, on pourrait reprocher à Carlson de ne pas prendre assez en compte le caractère provisoire des vérités scientifiques à propos de la nature, ni même le caractère “culturel” des sciences de la nature : dans quelle mesure nous livrent-elles les qualités réelles des objets naturels et fournissent-elles la base d’un jugement objectif ? Mais ce reproche aurait moins pour fonction de pointer les faiblesses de la thèse de Carlson, que de montrer ses implications épistémologiques et métaphysiques, son ouverture sur un débat lui-même loin d’être achevé. Finalement, si les thèses de Carlson sont discutables, ce qui ne l’est pas, c’est la rigueur et la clarté avec lesquelles il les expose et qui témoignent d’une grande maîtrise : avec Aesthetics and the Environment, la barre est désormais haute pour tous ceux qui souhaitent s’aventurer dans ce champ de l’esthétique plein de promesses.
Sébastien Réhault