Cambridge University Press, Cambridge,
First Published 2002, Reprinted 2004.
La reprise systématique des œuvres musicales anciennes - de l’époque baroque, de la Renaissance ou du Moyen-Age -, la représentation de La passion Selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach le 11 mars 1829 par la Berlin Singakademie, la publication d’éditions complètes, méticuleusement documentées, de musiques du passé, les innovations théoriques et pratiques proposées par trois personnalités du vingtième siècle - Arnold Dolmetsch, Wanda Landowska et Albert Schweitzer - passionnés par le répertoire et la sonorité des musiques anciennes, l’apparition de nouveaux périodiques dont le « Early Music », constituent le contexte même de l’introduction d’un phénomène particulier : le mouvement « authenticiste » en faveur de l’approche historique de la composition, de l’interprétation et de la réception musicales.
Le projet de John Butt inscrit dans le cadre de cette « archéologie musicale », vise à analyser le problème des modalités de l’exécution musicale, autour de deux questions principales. 1) L’activation des œuvres musicales implique-t-elle la prise en compte du contexte historique de production ? 2) En quoi consiste le mouvement « authenticiste » en faveur des exécutions historiquement documentées ? Quel rapport entretient-il avec la culture contemporaine ? Quelles sont les causes de ce besoin d’exécuter la musique dans un style historiquement documenté ? La méthode adoptée par Butt consiste à prendre en compte les points de vue diverses relatifs à ce problème (la musicologie, la philosophie analytique, la théorie littéraire, l’histoire, la sociologie), et de dessiner en filigrane sa propre conception : il s’agit de défendre, malgré les objections dévastatrices et parfois véhémentes à l’encontre du mouvement « authenticiste », la réalité et le dynamisme de ce phénomène culturel particulier.
Cette étude s’organise autour de trois chapitres. Les deux premiers s’attachent à la première question ; le dernier traite la deuxième. Dans la première partie, Butt analyse les arguments pro et contra le mouvement « authenticiste ». Les défenseurs et les détracteurs s’accordent sur l’idée selon laquelle atteindre un degré d’authenticité pour une exécution musicale est une condition ontologique et non une option interprétative. Ils diffèrent néanmoins au sujet de la détermination des conditions satisfaites par les exécutions considérées comme authentiques. De manière schématique, selon les premiers, une relation étroite est établie entre l’instrument utilisé, l’image sonore obtenue, le lieu d’exécution, d’où la responsabilité du musicien-interprète de comprendre les instructions du compositeur et de connaître les moyens de réalisation de ces instructions. Les seconds soulignent les insuffisances des exécutions historiquement documentées : le recours aux instruments d’époque conçu comme un travestissement détournant de l’œuvre intemporelle, le nivellement stylistique pratiqué par les interprètes « authenticistes », le primat de l’intérêt historique au détriment de la sensibilité musicale… La deuxième partie porte sur les enjeux d’une approche historique des exécutions musicales. Aussi, sont abordés le problème du statut ontologique de l’œuvre musicale - l’œuvre musicale peut-elle être réduite à une structure sonore pure ? -, celui de l’identité de l’œuvre musicale - l’interprète peut-il et doit-il suivre les intentions du compositeur ? -, et enfin celui de la fonction de la notation - une notation est-elle nécessairement prescriptive ? La troisième partie s’attache à questionner le lien entre le besoin d’interpréter la musique dans un style historiquement documenté et les intérêts culturels plus larges. Il s’agit ici pour Butt de mettre en évidence qu’un même objet d’étude conduit à des conceptions radicalement opposées. Par exemple, la thèse de Georgina Born selon laquelle le mouvement « authenticiste » entretiendrait un lien intrinsèque avec le postmodernisme conçu comme un retour global à la tradition, s’oppose à celle de Richard Taruskin qui souligne l’aspect proprement moderne des exécutions historiquement documentées. De même, la culture de la restauration à laquelle appartient le mouvement « authenticiste », peut faire l’objet soit d’un diagnostic pessimiste - elle révèlerait une crise d’identité culturelle -, soit d’un diagnostic optimiste - conservation et innovation, loin de s’exclure, s’articulent.
Le style de Butt relève de la controverse rationnelle : la détermination des thèses soutenues, l’analyse de la force et de la faiblesse des arguments avancés, les alternatives proposées aux conceptions habituelles, l’abandon d’une théorie d’ensemble au profit d’une stratégie du pas à pas, sont caractéristiques de son approche. Le développement des conceptions de Richard Taruskin et de Peter Kivy dans le premier chapitre, en est une illustration parfaite. Taruskin défend l’idée selon laquelle les exécutions historiquement documentées tirent leur authenticité non de leur vraisemblance historique mais de ce qu’elles reflètent le goût de la fin du vingtième siècle. Le concept d’exécution authentique change ici radicalement de sens : il ne s’agit plus d’un acte de construction historico-contextuelle, mais d’une exécution moderne des musiques du passé. Kivy, quant à lui, reconnaît plusieurs formes d’authenticité - l’accord avec les intentions du compositeur, l’authenticité sonore, la prise en compte des lieux et contextes d’exécution -, mais souhaite réhabiliter une autre forme d’authenticité, celle de la sincérité de l’interprète. Ces deux conceptions souffrent selon Butt, de certaines faiblesses : elles reposent sur une méconception du mouvement « authenticiste », et accordent, de manière démesurée, un primat à l’écoute esthétique. De là, il s’ensuit la défense d’une conception nuancée par l’auteur : « il semblerait raisonnable d’admettre qu’il ne peut exister réellement aucune règle absolue concernant la relation entre l’instrument, le musicien et la musique ; toutes les œuvres et tout le répertoire devraient être considérés au cas par cas » (p.67-68).
Le mérite de l’ouvrage de Butt est non seulement de reprendre les débats récents sur la question de l’authenticité des exécutions musicales, mais aussi de renouveler l’analyse du mouvement « authenticiste » par la mise en évidence de son caractère transversal. Certes, on pourrait reprocher à Butt l’aspect parfois succinct des analyses proposées. Toutefois, il n’en reste pas moins que cet ouvrage constitue une introduction utile, originale et stimulante au problème général de l’exécution musicale.
Sandrine Darsel