coll. L’extrême contemporain, Éditions Belin, 2004.
Tableaux d’auteurs. Après l’Ut pictura poesis
coll. Essais et savoirs, Presses universitaires de Vincennes, 2004.
Les dernières publications de Bernard Vouilloux - qui s’ajoutent à un corpus déjà substantiel - confirment que le centre de gravité théorique de ses recherches se place avec prédilection à l’articulation entre l’ordre textuel et l’ordre iconique, dans cet intervalle où il y a interaction et distance entre les pratiques littéraires et l’expression artistique. L’auteur avait préalablement réfléchi sur le rôle de l’image au sein du processus d’écriture (Gracq, Goncourt), la spécificité des textes que des écrivains consacrentà la peinture (Ponge), les aspects intersémiotiques et trans-esthétiques qui naissent du contact entre langage et image, ainsi que sur cet immense discours de la philosophie de l’art en Occident qui s’inscrit dans une relation de fascination et/ou de critique vis-à-vis de l’incarnation du Beau et qui relève autant d’un effet rhétorique que d’une création plastique.
Tableaux d’auteurs offre de nouveaux échantillons de ces va-et-vient, opportunément abordés ici comme des liens privilégiés entre un peintre et un écrivain. Si le couple Diderot / Fragonard ne surprend guère, quoiqu’il soit moins immédiat et célébré que celui avec Chardin ou Vernet, la rencontre entre Cézanne et Balzac est assurément moins attendue et suppose au préalable d’insister sur les compte rendus de Gasquet ou Bernard contre le rapetissement imposé par Zola. On y découvre que Cézanne lisait Balzac et prenait au sérieux la figure de Frenhofer jusqu’à s’identifier à elle, et qu’inversement la compréhension des anecdotes relatives à Cézanne porte l’empreinte du modèle balzacien de dramatisation du récit. Le cas de Breton est plus complexe, en raison de ses relations délicates avec la peinture et de l’ambition même du projet surréaliste. La leçon que tire BV de ces rapprochements n’est pas uniquement qu’ils fournissent l’occasion de « reconnaître au peintre sa dignité auctoriale », c’est qu’ils déconstruisent la vulgate qui voudrait que les transferts théoriques sont automatiques entre peinture et littérature, ce qui conduit en retour à revaloriser ce qui dans la création déborde l’énoncé du jugement de goût.
À mesure que s’enrichit le champ d’investigation, l’exigence se fait jour d’une perspective unificatrice qui soit à la fois transversale et augmentative. La manière dont BV l’entreprend est d’autant plus significative que L’Œuvre en souffrance est la réunion d’une série de communications en provenance de colloques et donc au départ indépendantes les unes des autres. Chaque contribution a été retravaillée et développée en fonction de leur nouvelle insertion, si bien que l’ouvrage possède une unité visible (à l’exception peut-être du premier chapitre où l’on sent une disparité résiduelle). Mais surtout il présente une fonction synthétique vis-à-vis de ses composants : c’est bien en effet d’un programme unique dont il s’agit, celui du mode de fonctionnement de l’œuvre dans les modalités opératoires qui la constituent, à chaque étape du trajet qui lui confère son identité opérale. Le cheminement mène de façon méthodique des deux grands moments que sont l’en-deçà (la littéralité du texte lui servant de base) et l’au-delà de l’œuvre (son environnement spatial et l’aura qu’elle dégage) à l’examen des deux grandes puissances qui s’expriment en elle : la représentation qui l’ouvre sur le monde et la réflexivité qui la renvoie à elle-même, avant d’en venir aux situations qui rendent cette identité problématique : soit par effacement délibéré, soit par surplomb systématique, soit enfin du fait d’un processus qui la fait régresser vers l’informe.
Il y a chez BV une forme d’érudition tout à la fois confondante et allègre - je veux dire qu’elle assume avec élégance la tâche ingrate de dépouiller les sources connues et moins connues et qu’elle en tire une forme de jubilation intellectuelle : une gaya scienza de la littérature en commerce avec les arts, une pensée analytique et foisonnante qui exploite toutes les transactions qui font la complexité - et la perplexité - de la création. Ne nous laissons donc pas abuser par la formulation un brin désabusée du titre : l’œuvre « en souffrance » n’est pas en quête de thérapie ou d’une incertaine rédemption, elle attend d’abord notre consentement et notre volonté d’engager un dialogue constructif avec elle - comme la lettre en quête de son destinataire - seul capable de transformer en une expérience aboutie ce qui n’était au départ qu’une simple promesse de réciprocité. Par l’ampleur de ses sources et de ses références, par son engagement philosophique et son élégance d’écriture, BV nous convainc aisément qu’il existe une vie de l’œuvre irréductible à sa genèse ou à sa première réception et un plaisir du regard et de la lecture qui naît de la relance entre esthétique et poétique.
Jacques Morizot