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"L'interrogation philosophique", puf, 2006.

Les réalistes en métaphysique, qui soutiennent qu’il existe un monde indépendant de nous que nous pouvons connaître, ne s’intéressent généralement pas aux conséquences d’une telle thèse pour l’esthétique, domaine jugé sans doute trop périphérique pour mériter leur attention. Les réalistes en esthétique, qui pensent que les propriétés esthétiques sont réelles et qu’il est possible de les attribuer correctement aux choses, notamment aux œuvres d’art, se limitent la plupart du temps à une ontologie des propriétés esthétiques et à une épistémologie du jugement esthétique : ils peuvent dès lors laisser l’impression trompeuse que l’esthétique est un domaine métaphysique à part, déconnecté du reste de la réalité. C’est un des grands mérites du livre de Roger Pouivet que d’inscrire sa défense du réalisme esthétique dans le cadre plus large du réalisme métaphysique et d’en fournir l’épistémologie complète – en l’occurrence une épistémologie des vertus. Sa thèse est la suivante : notre appréhension des propriétés esthétiques témoigne de notre capacité plus générale d’appréhender les choses telles qu’elles sont, cette capacité étant elle-même garantie par l’exercice des dispositions typiquement humaines que sont les vertus épistémiques, morales ou encore esthétiques. Le réalisme esthétique ne doit donc pas un être lu comme un simple livre d’esthétique ou de philosophie de l’art, mais bien comme un livre de métaphysique, d’épistémologie et d’esthétique, exprimant une vision d’ensemble de la réalité et de la nature humaine. Etant donné l’envergure du projet (exposé cependant de manière remarquablement concise), il ne peut s’agir de restituer ici l’ensemble des arguments et des thèses du livre, seulement de montrer la cohérence du parcours effectué tout au long des quatre chapitres.
Dans la lignée d’Aristote, de Thomas d’Aquin, de T. Reid et en s’appuyant sur une lecture de Wittgenstein inspirée par le thomisme analytique, l’auteur expose dans le premier chapitre une métaphysique du sens commun : celle-ci consiste à défendre l’idée que le monde existe indépendamment de nous et que la connaissance que nous pouvons en avoir n’est pas difficile. Une métaphysique du sens commun est particulariste : elle part du constat de croyances irrésistibles qui ne peuvent être justifiées ni fondées, à moins de sombrer dans une circularité vicieuse, et qui témoignent d’une forme d’harmonie entre le monde tel qu’il est et l’esprit humain. Le particularisme s’oppose au méthodisme en métaphysique : selon cette conception, issue principalement de la philosophie cartésienne, nous devons d’abord nous doter d’un critère de connaissance avant d’accepter comme justifiée n’importe quelle croyance. Comme le montre ce chapitre avec clarté, non seulement le méthodisme conduit à des absurdités, mais il mène également tout droit au scepticisme et à l’anti-réalisme métaphysique, c’est-à-dire à l’idée que le monde n’est que le produit de nos représentations. Contre le représentationalisme généralement associé au méthodisme, autrement dit contre l’idée que notre accès au monde est médiatisé (et menacé) par nos représentations ou autres états mentaux, l’auteur défend un réalisme direct, c’est-à-dire le principe thomistico-aristotélicien de l’identité du connu et du connaissant. Bien loin d’être une position naïve, le réalisme direct explique l’existence de croyances irrésistibles et impose l’idée que la connaissance rationnelle du monde tel qu’il est, est le mode d’être spécifique de l’humain.
Le deuxième chapitre du livre est consacré à la défense d’une épistémologie des vertus, telle qu’elle a été développée depuis quelques années par des philosophes comme E. Sosa, J. Greco ou L. Zagzebski, dans le but de répondre aux difficultés d’une conception déontologique ou seulement fiabiliste de la connaissance justifiée. Soit, nous serions faits pour connaître les choses telles qu’elles sont. Mais que devons-nous faire pour étendre notre connaissance au-delà de nos croyances irrésistibles ? Selon une conception déontologique, nous ne devons croire que ce qu’il est permis de croire, autrement dit nous avons besoin de normes a priori capables de justifier les croyances que nous aurions alors le droit d’entretenir. Selon le fiabilisme, nos croyances sont garanties, et non justifiées, dans la mesure où elles sont causées par un processus normal d’acquisition, c’est-à-dire quand nos facultés fonctionnent correctement dans un environnement approprié. L’avantage de cette naturalisation de l’épistémologie est qu’elle fait de la connaissance un processus naturel et non plus un exercice mystérieux exigeant l’étrange gymnastique déontologique de l’examen réflexif de nos états mentaux. Le problème est qu’elle ne rend pas compte de la dimension normative de la connaissance. L’auteur montre alors la supériorité d’une épistémologie des vertus, capable de rendre compte de la connaissance en termes de nature et de normativité : la garantie de la connaissance provient de l’exercice des vertus intellectuelles comme dispositions acquises à développer notre nature rationnelle spécifique. Dans la suite de ce chapitre, l’auteur développe minutieusement le rapport entre vertus intellectuelles et vertus morales, et montre également, suivant en cela Aristote, que les vertus peuvent être identifiées à des émotions appropriées, rejetant par là même le clivage traditionnel entre émotion et connaissance. Ce qui pourrait n’apparaître que comme un long détour, est en fait le cadre métaphysique et épistémologique indispensable pour que le réalisme esthétique, qui occupe les deux derniers chapitres du livre, puisse être pleinement défendu.
Dans L’ontologie de l’oeuvre d’art (2000), R. Pouivet avait déjà jeté les bases d’une défense du réalisme esthétique. Ici, il ne se contente pas d’une simple reprise argumentative, mais développe une défense nouvelle (et originale, si l’on en juge par les stratégies habituellement développées par les réalistes esthétiques). En utilisant les analyses de T. Reid, il tente en effet de montrer que l’anti-réalisme esthétique, que ce soit sous la forme du subjectivisme ou du relativisme, est contraire au sens commun et à notre pratique linguistique effective. L’affirmation peut paraître surprenante et même contre-intuitive dès que l’on considère le caractère banal aujourd’hui de l’idée selon laquelle les énoncés esthétiques n’ont pas de véritables conditions de vérité : ils ne feraient en effet qu’exprimer les états du sujet de l’expérience esthétique. Pourtant, les arguments sont très convaincants et laissent penser que le « bon sens » anti-réaliste n’est peut-être qu’un sens commun corrompu par une métaphysique représentationaliste dont il a été montré qu’elle n’était pas inévitable. Cependant, l’auteur ne se contente pas de cette défense « en creux » du réalisme esthétique : la fin du troisième chapitre expose de manière positive la nature des propriétés esthétiques, expliquant notamment la possibilité pour une propriété d’être à la fois extrinsèque et réelle.
Le quatrième et dernier chapitre est consacré à l’idée de vertus esthétiques : il discute la possibilité d’émotions appropriées nous permettant d’appréhender les propriétés esthétiques réelles des choses et jouant donc un rôle fondamental dans la compréhension et l'appréciation des œuvres d’art. Même s’il n’en est pas directement question, on a là les bases métaphysiques et épistémologiques de toute théorie objectiviste de l’interprétation des œuvres et la critique d’art y trouverait sa meilleure légitimation. Enfin, dans la mesure où l’émotion est évaluative et conative, il est inévitable de s’interroger sur le rapport entre émotion esthétique et moralité : rejetant toute théorie causale brouillant la frontière entre fiction et réalité, l’auteur suggère cependant que si les fictions peuvent jouer un rôle bénéfique dans l’acquisition des vertus et donc dans le développement de notre nature spécifique, on ne doit pas non plus négliger leur impact négatif pour notre vie morale – ce qui est bien une façon de prendre l’art au sérieux.
Par l’ampleur des questions couvertes, la clarté et la concision du style, Le réalisme esthétique conviendra à tout lecteur intéressé par les questions d’esthétique et de philosophie de l’art, et convaincu ou intéressé par l’idée que l’esthétique n’est pas une discipline à part, mais qu’elle retrouve dans son domaine propre les méthodes et les problèmes des autres branches de la philosophie.

Sébastien Réhault